La mafia italienne est-elle en train de renforcer son emprise sur la Suisse ?

Entre 400 membres estimés et une vingtaine de cellules, la mafia italienne est bien plus qu’une menace lointaine — elle est « intégrée » au tissu suisse. ‘Ndrangheta, Cosa Nostra, Camorra… elles ont troqué l’ostentation contre la discrétion, exploitant les failles d’un système financier et politique qui leur offre des opportunités de blanchiment et d’infiltration économique.

1. Comment définir aujourd’hui la présence de la mafia italienne en Suisse ?

Elle est bien « intégrée ». L’honorable société a depuis longtemps les codes pour infiltrer toutes les couches de la population. À ce titre, elle est discrète et efficace. La Suisse demeure un pays clé. Notamment pour le blanchiment d’argent. Selon l’Office fédéral suisse de la police (OFSP), quelques 400 membres des mafias italiennes seraient installés en Suisse. Ils seraient repartis dans une vingtaine de structures (familles, cellules, etc.).

2. Quelles organisations mafieuses (´Ndrangheta, Cosa Nostra, Camorra…) sont les plus actives sur le territoire suisse ?

C’est la ´Ndrangheta. Alors qu’à l’époque on parlait surtout de la Cosa Nostra. Cette évolution tient au fait que Cosa Nostra, sous le règne du monstrueux Toto Rina qui avait attaqué l’État italien frontalement, a été particulièrement combattue par des magistrats tels que feu Giovanni Falcone et les Suisses Paolo Bernasconi et Carla Del Ponte.
De plus, par le biais de son mode de fonctionnement – élection de ses membres exclusivement par les liens du sang – la ´Ndrangheta demeure plus imperméable.

3. Dans quels secteurs économiques la mafia est-elle la plus implantée en Suisse ?

Dans les fiduciaires, les cabinets d’avocats, la restauration mais aussi dans les entreprises du gros œuvre. Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive. Les acteurs économiques visés étant ceux qui permettront le meilleur rapport opportunité / risque pour le blanchiment de l’argent issu du crime organisé.

4. Pourquoi la Suisse représente-t-elle un terrain attractif pour les organisations mafieuses ?

Premièrement, on ne peut écarter sa position géographique au centre de l’Europe et sa porte culturelle offerte par le canton de Tessin communément appelé la Suisse italienne. La place financière du pays même si l’attractivité de celle-ci régresse constitue un pôle d’attraction. Le secret bancaire même si lui aussi n’est plus ce qu’il était.

5. Peut-on parler d’une infiltration du tissu économique légal suisse ? Si oui, sous quelles formes ?

C’est en effet le cas. Mais certains cantons paraissent culturellement plus exposés. Je pense en particulier au canton du Valais. Et malheureusement à la tragédie de l’incendie «par négligence » de Crans Montana survenu le 1er janvier dernier démontre à quel point les autorités locales peuvent se montrer peu scrupuleuses quant il s’agit de flux financiers importants. Plus inquiétante encore, c’est l’infiltration des autorités fédérales comme l’a mise en lumière l’interpellation en mai dernier d’un commissaire du Service fédéral de sécurité (SFS) de l’office fédéral de la police (Fedpol) qui se trouvait sous l’influence de la ´Ndrangheta. Sa fonction l’amenait à assurer la sécurité du Parlement et des conseillers fédéraux (nos ministres).
L’an dernier, Fedpol avait déjà mis en lumière des tentatives d’influence de la part des mafieux sur les parlementaires suisses : « Que se cache-t-il derrière les repas partagés entre des élus et la mafia ? », le Blick, 14 février 2025.

6. Quels sont les principaux cantons ou régions les plus concernés ?

Je n’ai pas, présentement, de données sur la question ni de statistiques. Mais je suppose qu’aujourd’hui toutes les régions du pays peuvent être concernées.
Madeleine Rossi, journaliste, spécialiste des organisations criminelles italiennes, relate des cas tant dans le Tessin que dans le canton de Vaud comme à Lausanne et même sur le pied du Jura. Je recommande son ouvrage « La Mafia en Suisse », éditeur Château & Attinger, avril 2013.

7. Comment les autorités suisses luttent-elles contre ces réseaux criminels ?

Sur le plan sémantique, je rejoins le criminologue Xavier Raufer qui postule qu’il n’est pas question de réseaux mais bien de sociétés, de familles mafieuses voire d’organisations criminelles. Elles fonctionnent de manière bien hiérarchisée et contrôlée. Ce qui n’est pas forcément le cas avec la définition de « réseau ».
La Suisse s’est donné les moyens de lutter contre l’emprise mafieuse. Elle s’est judicieusement inspirée de ce qui se fait en Italie qui est à la pointe de la lutte contre la Mafia. Par exemple, avec l’introduction de l’article 260 ter du Code pénal suisse qui récrimine le soutien ou la participation à une organisation criminelle. Ce qui répond aux à la spécificité des activités mafieuses dans notre pays qui touche essentiellement à la logistique, au recel, à la planque et au blanchiment d’argent issu du crime organisé.
Outillé d’un office fédéral de la police, d’une police judiciaire fédérale, d’un ministère public de la confédération et d’un tribunal pénal fédéral, le pays des montres et du chocolat souffre encore d’une réelle volonté politique. La lutte efficace contre le crime organisé relève plus d’un état d’esprit à forger quotidiennement qu’à une multiplication d’officines et de fonctionnaires.
 

8. Existe-t-il une coopération efficace entre la Suisse et l’Italie sur ce sujet ?

Ladite coopération est qualifiée, de part et d’autre, de bonne. Un pas qualitatif a été fait avec l’ancienne procureure tessinoise Carla Del Ponte et feu le juge sicilien Giovannetti Falcone, dans les années 1980-1990.

9. La population suisse est-elle suffisamment consciente de cette réalité ?

Certainement que non. La multiplication des guerres, une actualité toujours plus brulante et mondialisée couplée de la paupérisation continue de la classe moyenne font qu’on parle d’autre. Et la Mafia est beaucoup plus discrète que dans un passé encore récent :
La Deuxième guerre de la mafia de 1981 à 1983 aussi appelée la Mattanza qui était une lutte de pouvoir entre le clan des Corléonais à l’encontre des parrains parlermitains ou la stratégie de terreur contre l’État de 1979 à 1992 sont des « accidents de parcours » dans la longue vie de « l’honorable société » comme les initiés la nomment.
Aujourd’hui, il y a plus d’assassinats à Marseille avec ses 900’000 habitants que dans toute la Sicile qui compte plus cinq millions d’âmes.
L’organisation mafieuse italienne apprécie particulièrement la discrétion et sur ce plan cela la rend encore plus redoutable. Ce n’est pas Antonello Cracolici, le président de la commission anti mafia, avec qui j’ai eu l’honneur de m’entretenir longuement à Palerme qui me contredira. Lui qui parcours la Sicile quotidiennement pour donner l’alerte.

10. Quelles évolutions observe-t-on ces dernières années, et à quoi faut-il s’attendre dans le futur ?

La société mafieuse est une organisation capitaliste et de prédation. Elle recherche la maximisation des profits et à tout prix. Elle est préoccupée à protéger ses marges. En ce sens, elle exploitera automatiquement les failles du système. Elle excédera en créativité pour occuper les espaces vides que notre appareil judiciaire et une classe politique actuellement faible laisseront.

11. Quelles sont les méthodes privilégiées par la mafia pour blanchir de l’argent en Suisse ?

Cela consiste à employer l’argent généré par les activités illicites au nombre desquelles on retrouve le trafic de cocaïne – mais pas que – dans l’économie légale et à en recueillir les bénéfices blanchis. L’investissement et le rachat de PME. Notons que 60% de nos PME n’ont pas de repreneurs. Elles constituent des cibles idéales. Mais également dans la restauration – observez le nombre de restaurants qui demeurent vides la majeure partie de la semaine. Et bien entendu le gros œuvre. À ce titre, le canton du Valais est très perméable.

12. Les nouvelles technologies (cryptomonnaies, fintech, etc.) ont-elles changé leur modes d’action ?

Inévitablement, les mafias du sud de l’Italie (Cosa Nostra, ’Ndrangheta, Camorra, Sacra Corona Unita) ont modifié leurs modes d’action en intégrant les cryptomonnaies, la fintech et d’autres outils numériques. Toutefois, l’adaptation reste prudente et hybride : le cash et les commerces de façade demeurent centraux, mais les nouvelles technologies leur offrent désormais des canaux plus opaques, rapides et transnationaux pour blanchir, investir et communiquer.
La ’Ndrangheta, en particulier, a été repérée en train d’utiliser des cryptomonnaies (Bitcoin, Monero) pour payer des cargaisons de cocaïne depuis l’Amérique du Sud. Le 21 février 2024, la police italienne a arrêté vingt-deux personnes dans le cadre de l’opération «Crypto ». Les trafiquants convertissaient des espèces en bitcoins via des échanges peer-to-peer, puis les crypto-actifs étaient transférés sur des wallets anonymes avant d’être reconvertis en monnaie fiduciaire à l’étranger.
L’hybridation est en marche, obligeant les autorités à une course permanente à l’innovation technique et juridique.

13. Quels sont les principaux obstacles rencontrés par les enquêteurs suisses face à ces organisations ?

Comme un peu partout, ils souffrent le mal du siècle … la bureaucratie. La Mafia ne s’encombre pas de bureaucratie et encore moins de juristes qui pour justifier leur poste de travail nous réinventent la roue à chaque occasion.
Et comme évoqué plus haut, la classe politique actuelle est un maillon faible. Cela me fait sourire, en me rappelant, comment l’association bénévole issue de la société civile « Adiopizzo » à Palerme qui lutte contre la perception du fameux « pizzo », le racket, désignent les politiques corrompus… «politiques disponibles ».

14. Y a-t-il eu des affaires récentes marquantes révélant l’ampleur du phénomène en Suisse ?

J’en ai évoquées plus avant mais je suppose que d’autres affaires, de fortes amplitudes, défrayeront la chronique tôt ou tard. Je me méfie tout particulièrement de « l’achat » des contrats publics de gros œuvres et bien entendu des affaires de blanchiment d’argent de provenance criminelle. Du côté de quelques banques privées suisses que le poids exponentiel des nouvelles réglementations met à mal en terme de coûts et qui sont désespérées pour compenser des charges exubérantes avec de nouveaux revenus. Cela les rend moins regardantes.

15. Que faudrait-il améliorer dans la législation ou les moyens de lutte pour mieux contrer la mafia ?

Il faut en faire une priorité nationale. Je suis plus convaincu par les campagnes de prévention et de sensibilisation que par l’alourdissement législatif qui éloigné toujours plus les acteurs clés du terrain où les choses se passent pour les enfermer dans des bureaux remplis de paperasse

Lien sur l’article

Les gestionnaires de fortune indépendants sont-ils l’avenir de la place financière suisse ?

Alors que la grande banque s’impose comme un colosse imparfait et que la réglementation s’accumule sans endiguer les crises, les gestionnaires de fortune indépendants restent les gardiens d’un savoir-faire helvétique en voie de disparition. À contre-courant d’une finance industrialisée, ils misent sur l’écoute, la proximité et l’adaptabilité pour servir une clientèle délaissée — notamment la classe moyenne et la « Silver Economy ».

1. Comment définissez-vous aujourd’hui le rôle des gestionnaires de fortune indépendants au sein de la place financière suisse ?

Les gestionnaires de fortune suisses qui depuis quelques années subissent des pressions administratives sans précédent représentent le dernier rempart face à la perte lancinante d’un savoir faire qui a longtemps fait la renommée de notre place financière. Je m’explique. Les grandes structures bancaires ont sauté à pieds joints dans l’automatisation; dans la segmentation à outrance; dans la gestion par le biais d’algorithmes et de ce fait en discriminant. La gestion de fortune qui était initialement le produit d’une écoute attentive et d’un échange humain a été industrialisée sur l’autel du profit maximum et immédiat. Telle pour une chaîne de production, l’argent du client devenu la précieuse « matière première ». N’accordant que de place au client dans cette équation. Le gérant de fortune indépendant que l’on peut comparer à un médecin de famille se place normalement aux antipodes du triste tableau décrit ci-dessus.


2. En quoi les gestionnaires indépendants se différencient-ils des grandes banques dans un contexte de plus réglementé ?

Là où le client se heurtera à un mur intraitable d’incompréhension – je parle de la grande banque – le gestionnaire indépendant prendra sur lui pour trouver une solution voire une réponse personnalisée.


3. Quelles sont, selon vous, les principales opportunités de croissance pour les gestionnaires de fortune indépendants en Suisse dans les prochaines années ?

Nous avons, dans notre pays, une classe moyenne disposant de moyens substantiels et de beaucoup de questions et de besoins. Elle n’est plus servie convenablement. Elle se retrouve le plus souvent face à une hotline ou à devoir se débrouiller sur Internet. Les gérants de fortune indépendants sont tout indiqués pour répondre à ces frustrations.


4. La réglementation est-elle un frein ou un levier de professionnalisation pour la profession ?

Une réglementation intelligente est adaptée à l’évolution du métier et de son environnement sera toujours un catalyseur au profit de l’excellence. C’est positif. Mais l’inflation réglementaire que nous vivons actuellement pour se donner l’impression de maîtriser le risque alors qu’en définitive on ne contrôle rien c’est horriblement coûteux et contreproductif. Un exemple avec la débâcle du Credit Suisse en mars 2023. Pourtant, on ne cessait de réglementer depuis 2010 déjà et le souverain avait sauvé in extremis l’UBS en ce fameux jeudi noir 16 octobre 2008. Preuve, que le régulateur n’a pas même compris qu’est-ce qu’il devait réglementer pour éviter une prochaine catastrophe. Et en l’état actuel des choses celle-ci est en chemin.


5. Comment la digitalisation et les nouvelles technologies transforment-elles le métier de gestionnaire de fortune indépendant ?

À première vue, je vois deux domaines. Le premier et la conception de produits structurés avec une fixation des prix et des conditions plus aisés. Le tout s’accompagne d’une meilleure gestion des risques. Quant au deuxième domaine, je postule pour la veille stratégique et pour les activités de recherches comparatives ou documentaires. L’accès au savoir a rarement été aussi gigantesque. Et si l’économie c’est le l’énergie transformée les prestations fournies pas le gestionnaire de fortune indépendant est le emploi d’un vaste et riche savoir.

6. Les attentes des clients évoluent rapidement: quels changements majeurs observez-vous dans le comportement et les besoins des investisseurs ?

Avec une population vieillissante on ne parle plus seulement de troisième mais aussi de quatrième âge. De cette évolution réjouissante – vivre plus longtemps et en meilleure santé possible – il se dégage ce que l’on appelle la « Silver Economy ».
Une classe de clients qui disposent d’un pouvoir d’achat certain. Mais qui sont également plus sensibles à la qualité et moins à la quantité. Eux ont compris que chaque jour on a moins de temps devant nous et qu’il ne peut s’acheter. Aussi, ils privilégieront la sérénité et la manière à la rentabilité absolue exprimée en pour cent. Avec cette clientèle il faudra démontrer de solides connaissance dans les domaines de la fiscalité; de la succession et des donations et de tout ce qui a trait au proche aidant. La personnalité et une verticalité propre seront valorisées. C’est une clientèle qui est attachée à l’échange de qualité. Les vendeurs, les offreurs de fonds de placement et de produits structurés sont recalés avec cette clientèle plus sereine et au combien intéressante qui ne souhaite plus perdre une seconde avec des futilités ou des échanges inintéressants.
Autant d’aptitudes humaines qui ne s’enseignent dans aucune académie financière mais qui sont plutôt le fruit de l’expérience.

7. L’investissement durable et responsable est-il devenu incontournable pour les gestionnaires indépendants ? Comment l’intégrez-vous dans votre approche ?

Politiquement parlant, c’est incontournable. Dans les faits, rien n’est noir ou blanc mais tout est gris et avec une variété de nuances. Aussi, il est avant tout d’un dialogue avec le client et qu’il sache ce que comprend son placement.


8. La Suisse reste-t-elle compétitive face aux autres places financières internationales ? Quels sont ses principaux atouts à préserver ?

Comme nous assistons à un glissement qualitatif incessant tant de la prestation de service que de la qualité perçue chez nos voisins européens, je dirais que oui. En revanche, face à des hubs financiers tels que Dubaï nous avons perdu beaucoup en compétitivité.
L’inflation régulatrice a décuplé les coûts, les tâches administratives non rémunératrices et réduit de facto le service tant qualitativement que quantitativement. Ce n’est pas faute d’essayer, notre Conseil fédéral a eu la lumineuse idée d’introduire la Loi fédérale sur l’allègement des coûts de la réglementation pour les entreprises (LACRE) du 29 septembre 2023. Cette base légale qui comprend vingt-deux articles est très accessible et est éclatante de bon sens. Alors pourquoi la haute autorité de régulation de notre place financière qu’est la FINMA n’en tient pas compte ?

9. Quels défis majeurs la profession devra-t-elle relever pour assurer sa pérennité et attirer la nouvelle génération de clients (et de talents) ?

Être vraiment à l’écoute du client. La prestation et le service sont générés avec celui-ci. Sans le client, la branche n’existe pas. Aujourd’hui, l’industrie n’écoute plus le client et impose son offre en fonctions des tendances et des modes que bien souvent elle définit elle-même. L’industrie financière ne s’est pas réinventée ni remise en question depuis les années 90.
Mais comment peut-il en être autrement si au sein du Parlement helvétique les seuls qui sont représentés et que l’on écoute ce sont les accrédités (lobbyistes) de l’UBS ?  La même banque qui est demeurée une boite noire que personne ne comprend. La grande banque qui menace nos autorités de déplacer son siège aux États-Unis si le régulateur contient la Direction quand elle s’octroie ses rémunérations et bonus stratosphériques. Si l’établissement aux trois clés reste le phare dans la nuit de notre industrie financière on a de quoi être inquiets.

10. Comment voyez-vous l’avenir de la place financière suisse à 10 ans, et quel rôle les gestionnaires de fortune indépendants y joueront-ils ?

Les gestionnaires de fortune indépendants seront encore là. Contrairement aux gros établissements bancaires, ils ont su traverser toutes les crises. Ils ont une intelligence adaptative concurrentielle. Ils ont la capacité en seulement quelques heures voire quelques jours de revisiter leur organisation. De faire un 360 degrés quand cela est nécessaire. Ce sont résolument des survivants. Pour l’anecdote, il y avait huit grandes banques dans notre pays il y a un siècle. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une et elle empêche nos parlementaires comme la FINMA de dormir. Dans le même temps, la masse sous gestion confiée aux gestionnaires de fortune indépendants a évolué positivement.

Lien sur l’article

L’intelligence artificielle transforme l’économie mondiale, mais peu savent que la Suisse cache un écosystème méconnu d’entreprises cotées positionnées sur la chaîne de valeur des data centers et des infrastructures IA. Cet entretien décrypte les opportunités d’investissement pour qui souhaite participer à cette révolution technologique tout en limitant l’exposition aux bulles spéculatives.

1. Pourquoi l’intelligence artificielle est-elle devenue un secteur stratégique pour les investisseurs aujourd’hui ?

L’intelligence artificielle est un vecteur de transformation peut-être sans précédent dans l’histoire de l’économie humaine. On a toujours dit, à juste titre, que l’économie repose sur de l’énergie transformée. C’est vrai. Mais nous réalisons aujourd’hui à quel point l’information et les données sont devenues essentielles à toute activité économique. Leur capacité de collecte, tout comme la vitesse de traitement, est déterminante. C’est précisément pour cette raison que l’IA est qualifiée de « vecteur de transformation ».


2. La Suisse n’est pas forcément connue comme un géant de la tech. Pourtant, existe-t-il des entreprises suisses cotées qui jouent un rôle important dans l’IA ?

Comme dans de nombreux domaines de recherche et de développement, le savoir-faire suisse offre un environnement de compétences de très haut niveau. Pour répondre plus précisément à votre question, je pense notamment aux entreprises ABB, Swiss Re, Sika, Belimo, Georg Fischer, Huber+Suhner et R&S. Nous développerons plus loin le rôle stratégique de chacune d’entre elles dans l’écosystème de l’intelligence artificielle.


3. Quelles sont les grandes catégories d’entreprises suisses impliquées dans l’IA : matériel, logiciels, santé, robotique, finance… ?

Pour les systèmes d’approvisionnement électrique intelligents, le groupe suisse ABB est particulièrement bien positionné et génère déjà environ 7 % de son chiffre d’affaires dans ce domaine. Holcim est le leader des solutions de construction à faible émission carbone pour les data centers.
Sika est présent dans plus de 1 000 data centers grâce à ses systèmes d’étanchéité. Le leader mondial de la réassurance, Swiss Re, est actif dans les couvertures d’assurance liées aux infrastructures énergétiques des data centers.
Pour les systèmes de refroidissement liquide, Belimo s’impose comme une référence. Georg Fischer se distingue par l’efficacité de ses solutions de tuyauterie, tandis que Huber+Suhner est incontournable pour les systèmes de commutation, notamment grâce à son produit breveté POLATIS. Enfin, il convient de rester attentif à l’évolution de la société suisse R&S, spécialisée dans les transformateurs électriques.


4. Parmi ces entreprises, lesquelles présentent le plus fort potentiel de croissance selon vous ?

Comme le dit l’adage, « les prédictions sont toujours difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir ». J’observerais plutôt la manière dont ces entreprises se positionnent face aux deux grands pôles actuellement en concurrence pour la suprématie en intelligence artificielle.
D’un côté, le « Complexe Google », structuré autour d’Alphabet et d’un vaste réseau de fournisseurs d’infrastructures tels que Broadcom, Celestica, Lumentum ou TTM Technologies.
De l’autre, le « Complexe OpenAI », centré sur OpenAI et soutenu par des partenaires majeurs comme Microsoft, Nvidia, Oracle, SoftBank, AMD et CoreWeave.


5. Quels indicateurs financiers ou technologiques un investisseur devrait-il analyser avant d’acheter des actions liées à l’IA en Suisse ?

L’intelligence artificielle demeure avant tout un pari. Je recommande donc de privilégier des entreprises disposant d’un bilan solide, peu endettées, avec une trésorerie confortable, et surtout qui ne dépendent pas exclusivement de l’IA. L’idéal est que l’IA représente une part encore minoritaire de leur chiffre d’affaires, afin de limiter les risques.


6. Est-il préférable pour un investisseur débutant de se concentrer sur une seule entreprise ou de diversifier ?

En matière d’investissement, la règle d’or reste la diversification. Aucune entreprise n’est insubmersible. Les exemples d’« anges déchus » sont nombreux : Swissair, Lehman Brothers, Credit Suisse ou encore MCI WorldCom l’ont démontré.
Plus récemment, le géant des cryptomonnaies FTX, valorisé jusqu’à 32 milliards de dollars, s’est effondré en quelques jours à la suite d’une faillite frauduleuse. Le secteur de l’IA n’est pas à l’abri de la mauvaise gestion ni de l’escroquerie. Diversifier reste donc essentiel.


7. L’IA est parfois perçue comme un secteur risqué. Quels sont les principaux risques à connaître ?

Comme pour les moteurs de recherche à leurs débuts (Google, MSN, etc.), il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Il s’agit d’un secteur encore instable, marqué par des évolutions rapides et parfois brutales.
Par exemple, le modèle français Gemini 3 a récemment surpassé les modèles d’OpenAI (Microsoft) sur le plan technologique. Sur le plan financier, l’IA nécessite des investissements considérables, et toutes les entreprises n’atteindront pas la rentabilité. Certaines seront rachetées, d’autres disparaîtront.

L’exemple de l’américaine C3 AI, fondée par Thomas Siebel, est parlant : malgré des contrats avec l’armée américaine et le département de la Santé, son action est passée de 160 dollars en 2021 à moins de 13 dollars aujourd’hui.
Au-delà des enjeux financiers, les questions éthiques sont majeures. Sans régulation rapide, l’IA pourrait ouvrir des voies dangereuses, notamment pour le crime organisé. Le contrôle massif des données personnelles par certaines multinationales, comme Palantir, soulève également des problématiques de conscience et de responsabilité. L’investissement dans l’IA doit donc se faire avec discernement et accompagnement. Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle futur d’acteurs chinois tels que Tencent, Baidu ou Alibaba, qui capteront probablement une part significative du marché mondial.


8. Existe-t-il des ETF ou fonds suisses ou européens intégrant des entreprises helvétiques actives dans l’IA ?

L’institut financier franco-allemand ODDO BHF gère depuis 2020 un fonds dédié à cette thématique, avec de bons résultats. Toutefois, les entreprises suisses n’y sont pas encore intégrées, à ma connaissance.
De notre côté, nous structurons des placements à un an, offrant des coupons à deux chiffres, en grande partie non soumis à la fiscalité. En matière de placement indirect et diversifié dans l’IA, le potentiel de développement reste important.


9. Comment un investisseur peut-il rester informé des avancées technologiques et réglementaires en Suisse ?

Je recommande notamment les plateformes d’investissement généralistes telles que Café de la Bourse et Zonebourse. Pour la Suisse plus spécifiquement, le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) met à disposition de nombreuses informations pertinentes sur l’évolution technologique et réglementaire.


10. Quel est votre principal conseil pour investir dans l’IA tout en restant prudent ?

Limiter l’investissement direct ou indirect dans l’intelligence artificielle à une part raisonnable de la diversification globale du portefeuille, et surtout se faire accompagner par des professionnels compétents.

Lien sur l’article.

Interview pour erom.ch

Nous remercions chaleureusement François Meylan, fondateur de Meylan Finance, pour cet échange riche et inspirant autour d’un sujet essentiel : la veille stratégique. À travers son regard affûté et son expérience du terrain, il nous éclaire sur l’art d’anticiper, d’observer et de transformer l’information en véritable levier de décision et de performance.

Comment définissez-vous la veille stratégique et son importance dans le contexte actuel des entreprises ?

La veille stratégique est une aide à la prise de décision pour une entreprise, une administration voire un Etat grâce à l’observation et à l’analyse régulières des tendances et d’un environnement donné. Ce n’est pas seulement un outil incontournable mais également une nécessité pour la pérennité de l’entreprise dans un monde toujours plus complexe, tant dans la constellation de la concurrence, dans celle des évolutions technologiques que dans celle de l’évolution réglementaire.

Quels sont les principaux objectifs d’une veille stratégique bien menée ?

En plus d’assurer la bonne performance et la survie, à terme, de l’organisation, j’ajouterai garantir votre pleine liberté de manœuvre.

Quels types de veille stratégique existe-t-il (par exemple, concurrentielle, technologique, réglementaire) et comment les prioriser ?

La bibliographie est dense sur le sujet. Chaque auteur amène sa « science ». Mais concrètement il existe autant de veilles stratégiques que de risques que vous identifiez versus pérennité de l’entreprise ou encore le bon fonctionnement d’une administration.

Quelles étapes recommandez-vous pour mettre en place une stratégie de veille efficace ?

En premier lieu et c’est incontournable : établir un bon diagnostic des forces et des faiblesses de votre domaine d’activité, versus votre environnement. A ce titre je recommande la lecture de « Diagnostic et décisions stratégiques » de Tugrul Atamer et Roland Calori, édition Dunod. Une fois la démarche entreprise
avec soins, les méthodes ne manquent pas. Pour mettre sur pied avec vos propres ressources ou avec des ressources externes la veille stratégique spécifique et adéquate.

Quels outils ou plateformes privilégiez-vous pour collecter, analyser et diffuser les informations de veille ?

L’OSINT (Open Source Intelligence) soit la discipline du renseignement qui consiste à collecter, analyser et exploiter des informations provenant de sources publiques et accessibles à tous est la base. Quant aux outils ils sont, chaque jour, plus nombreux. Tel que OCCRP Aleph, aleph.occrp.org ou un moteur de recherche comme « Google Actualités » ou encore un moteur de recherches Intelligence artificielle (IA) tel que le chinois « DeepSeek ». Les outils ne manquent pas. La gratuité est souvent au rendez-vous. Reste à les tester. Mais je suis d’avis que les sources d’informations humaines demeurent incontournables. A savoir, aller sur place et cultiver un entretenir un bon réseau (carnet d’adresses).

Pour la collecte d’informations (outils de surveillance web) ; Google Alerts (gratuit). Pour la surveillance basique de mots-clés ; Mention ou Brandwatch. Pour la surveillance de médias sociaux, sites web et forums ; Talkwalker. Et il y en a beaucoup d’autres.

Les « outils » de collecte dépendent, avant toute chose, de votre secteur d’activité, de votre budget et complexité des données, Une combinaison de solutions gratuites et payantes me paraît optimale.

Comment choisissez-vous les sources d’informations fiables et pertinentes pour votre veille ?

L’offre, en la matière, ne cesse d’évoluer. Dans ce domaine, je recommande la lecture de l’ouvrage « Le renseignement offensif » de Philippe Dylewski qui donne beaucoup de pistes. Quant aux médias, ma préférence va aux médias spécialisés. Les médias mainstream sont rarement pertinents. Ils se sont transformés en communiquant voire propagandiste au service d’une pensée unique. La charte de déontologie du journaliste (Münich 1971) n’est ni connue ni respectée. Le « copier /coller » y est fréquent et la reprise des contenus de l’Agence France Presse (AFP) est devenue la norme. Alors que l’AFP et la charte de déontologie de Münich font deux !

Qui sont les acteurs clés impliqués dans la veille stratégique au sein d’une organisation ?

Cela dépend de la taille, de l’organisation interne, du secteur d’activité et de des ressources propres. Mais je dirais, sans hésiter, le responsable marketing et le responsable des ressources humaines.

Comment intégrez-vous la veille dans le processus décisionnel de l’entreprise ?

Il s’agit d’une activité qui doit s’appliquer au minimum sur une base hebdomadaire. Cela doit être une habitude. Comme on ferme la porte d’entrée de chez soi à clé.

Quels sont vos conseils pour sensibiliser les équipes à l’importance de la veille stratégique ?

Il en va de la pédagogie à la pratique. C’est une vraie culture d’entreprise. Un état d’esprit. Les exemples industriels qui ont connu une fin non reluisante en raison de manquement dans la constellation de la veille stratégique. On se rappelle encore comment l’équipementier finlandais Nokia a perdu définitivement sa domination sur le marché du cellulaire avec l’apparition du premier smartphone de l’américain Apple. La chute de Kodak ou encore les difficultés actuelles de Intel à la faveur de Nvidia. Les exemples sont très nombreux. Il faut être « armé » de la curiosité nécessaire, de la transmettre et de l’entretenir chez ses collaborateurs.

Comment filtrez-vous et analysez-vous les informations collectées pour qu’elles soient exploitables ?

Là est toute la difficulté. Dans une profusion d’informations, dans un monde interconnecté, dans un monde régit par l’émotion et par les fakes news le défi est de taille. Si à l’époque la recherche de l’information et en particulier la recherche du « Renseignement-clé » * consistait en la première difficulté, aujourd’hui le défi consiste en ne pas se laisser submerger voire « intoxiquer » par un flux d’informations continu.
*Le document de l’Armée suisse intitulé « Aide-mémoire pour le service de renseignements de l’armée » (AMSRA) est une lecture de chevet, dans le domaine du renseignement-clé : l’information qui vous permettra de faire toute la différence.

Quels indicateurs utilisez-vous pour évaluer l’efficacité de votre veille
stratégique ?

La perspicacité de l’information récoltée et sa fréquence. Un exemple concret est celui d’une PME qui met en place sa veille :
Elle cible la surveillance des normes environnementales et des innovations matériaux ; Elle forme ses ingénieurs à utiliser des alertes brevets (outil comme PatBase) ; Les insights permettent de lancer un produit éco-conçu avant ses concurrents. Une veille efficace repose sur la rigueur, sur l’agilité et sur l’alignement avec la stratégie globale. En structurant ces étapes, l’organisation transforme l’information en avantage compétitif durable.

Quels sont les principaux défis auxquels les entreprises font face lorsqu’elles mettent en œuvre une veille stratégique ?

L’activité purement économique, soit la production et la vente de biens et de services, l’emporte automatiquement sur toutes les autres activités. Et surtout sur ce que l’on appelle les centres de coûts. La veille stratégique est assimilée à l’instar des RH ou de quelconque activité administrative, à un centre de coût donc non prioritaire.

Comment la veille stratégique peut-elle aider à anticiper les tendances et à gérer les crises ?

La veille stratégique doit, entre autres, fonctionner comme capteur des signaux faibles et des changements d’ambiance. C’est comme on dit … « le diable se cache dans les détails. »

Quelles sont les nouvelles tendances en matière de veille stratégiques (IA, Big Data, etc.) et comment influencent-elles les pratiques actuelles ?

L’actualité oblige, les conflits armés en cours au Moyen-Orient démontrent au quotidien combien des firmes comme l’américain Palantir (Big Data et Intelligence artificielle IA) emporte la palme. Avec tous les écueils qui vont avec. C’est-à-dire que la majorité des cibles sont définies par l’Intelligence artificielle et selon le Haut-Commissariat au droits humains les femmes et les enfants sont les principales victimes. A un niveau jamais connu dans l’histoire de l’humanité. Ce qui fait penser que nous sommes déjà dans l’abus et que comme affirmait récemment le dirigeant russe Vladimir Poutine l’intelligence artificielle est potentiellement une arme de destruction massive qui doit être réglementée sur le plan international. Au même titre que la prolifération des armes nucléaires.

Comment voyez-vous l’évolution de la veille stratégique dans les cinq prochaines années ?

Avec l’avènement de l’intelligence artificielle, une veille stratégique mal intentionnée va générer beaucoup d’injustices et même de victime. Par exemple, imaginez comment un département ressources humaines (RH) peut évincer des candidats sur la seule valorisation ou plutôt l’interprétation subjective des données laissées sur les réseaux sociaux… La centralisation de nos données personnelles peut aussi poser problème. Sur ce plan, je suis dubitatif face à la tendance lourde de l’identité numérique. Plus que jamais nous devons renforcer l’encadrement de la protection des données et la culture de solides normes éthiques.

TOP